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 Jean Paul Sartre

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sylvie
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MessageSujet: Jean Paul Sartre   Mar 29 Jan 2008, 11:37

Les mots de Jean Paul Sartre, 1964

"Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. je n'ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n'ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne; la bibliothèque, c'était le monde pris dans un miroir; elle en avait l'épaisseur infinie, la variété, l'imprévisibilité. je me lançai dans d'incroyables aventures: il fallait grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches qui m'eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps hors de ma portée; d'autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés des mains; d'autres, encore, se cachaient: je les avais pris, j'en avais commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une semaine pour les retrouver. je fis d'horribles rencontres: j'ouvrais un album, je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j'entrepris d'arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais: les phrases me résistaient à la manière des choses; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m'éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde: la plupart du temps, elles gardaient leur secret. J'étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama; je découvrais des indigènes étranges: «Héautontimorouménos» dans une traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres impénétrables et distants surgissaient au détour d'une page et leur seule apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n'en ai connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd'hui, ils gardent leur opacité: c'est l'humus de ma mémoire.

La bibliothèque ne comprenait guère que les grands classiques de France et d'Allemagne. Il y avait des grammaires, aussi, quelques romans célèbres, les Contes choisis de Maupassant, des ouvrages d'art un Rubens, un Van Dyck, un Dürer, un Rembrandt - que les élèves de mon grand-père lui avaient offerts à l'occasion d'un Nouvel An. Maigre univers. Mais le Grand Larousse me tenait lieu de tout: J'en prenais un tome au hasard, derrière le bureau, sur l'avant-dernier rayon, A-Bello, Belloc-Ch ou C-i-D, Mele-Po ou Pr-Z (ces associations de syllabes étaient devenues des noms propres qui désignaient les secteurs du savoir il y avait la région Ci-D, la région Pr-Z, avec leur faune et leur flore leurs villes, leurs grands hommes et leurs batailles) ; je le déposais péniblement sur le sous-main de mon grand-père, je l'ouvrais j'y dénichais les vrais oiseaux, J'y faisais la chasse aux vrais papillons posés sur de vraies fleurs. Hommes et bêtes étaient là, en personne: les gravures, c'étaient leurs corps, le texte, c'était leur âme leur essence singulière; hors les murs, on rencontrait de vagues ébauches qui s'approchaient plus ou moins des archétypes sans tendre à leur perfection: au jardin d'Acclimatation, les singes étaient moins singes, au jardin du Luxembourg, les hommes étaient moins hommes. Platonicien par état, j'allais du savoir à son objet et; je trouvais à l'idée plus de réalité qu'à la chose, parce qu'elle se donnait à moi d'abord et parce qu'elle se donnait comme une chose. C'est dans les livres que j'ai rencontré l'univers: assimilé, classé, étiqueté pensé, redoutable encore; et j'ai confondu le désordre de mes expériences livresques avec le cours hasardeux des événements réels. De là vint cet idéalisme dont j'ai mis trente ans à me défaire."

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Jean Paul Sartre
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